Texte de l'allocution prononcée par M. Paul Gérin-Lajoie

Vice-président du Conseil et ministre de l'Éducation, devant les membres du
corps consulaire de Montréal
12 avril 1965
Ce texte expose pour la première fois la thèse du « prolongement externe des
compétences internes » (dite « doctrine Gérin-Lajoie »), fondement de l'action
internationale du Québec en tant qu'État fédéré. Le ministre y affirme « la
détermination du Québec de prendre dans le monde contemporain la place qui lui
revient » et la capacité juridique du Québec d'exercer au plan international les
compétences constitutionnelles que lui reconnaît la constitution canadienne.
Tous les gouvernements qui se sont succédés au Québec ont maintenu l'adhésion à
la thèse formulée par le ministre Gérin-Lajoie et en ont fait la base de
l'action internationale du Québec. Comme l'a démontré le professeur de droit,
Jacques-Yvan Morin, la thèse québécoise est tout à fait conforme à la
constitution canadienne et compatible avec le droit international.
C'est sans doute la première fois qu'un membre du gouvernement du Québec est
l'hôte officiel du Corps consulaire de Montréal, le plus important du Canada.
Je ne vous cacherai pas la joie que j'en éprouve personnellement. Et en ma
qualité de vice-président du Conseil exécutif du Québec, j'ajouterai que
j'interprète l'honneur que vous me faites ce midi comme l'indice de l'intérêt
que vous portez à l'évolution de notre état fédéré, l'État québécois.
Vous constituez, sur notre territoire, une société de haute distinction qui
assure la présence, auprès de nous, de gouvernements amis. Sans doute
exercez-vous ici vos fonctions en vertu d'une autorisation du gouvernement
fédéral : mais vous êtes, à certains égards, plus près des autorités québécoises
que de celles qui vous ont habilités à agir en qualité officielle.
En effet, d'une part, la juridiction de la plupart d'entre vous se borne à des
circonscriptions entièrement comprises dans les limites territoriales du Québec;
d'autre part, cette même juridiction intéresse, dans une large mesure, des
domaines relevant strictement de la compétence de notre État fédéré.
D'après la dernière convention de Vienne (article 5, paragraphe b), les
fonctions consulaires consistent à favoriser le développement de relations
commerciales, économiques, culturelles et scientifiques entre l'État d'envoi et
l'État de résidence. Encore une fois, pour vous qui exercez votre juridiction
ici, l'État de résidence est facile à identifier, c'est le Québec.
Plus loin, la même convention précise que vos fonctions vous habilitent, entre
autres, à agir en qualité de notaire et d'officier d'état civil, à sauvegarder
les intérêts des mineurs et des incapables, ressortissants de l'État d'envoi, et
à transmettre des actes judiciaires et extrajudiciaires ou à exécuter des
commissions rogatoires. Par contre, selon la convention, ces charges se peuvent
remplir pour autant seulement que le permettent les lois et règlements de l'État
de résidence.
Effectivement, certains des aspects les plus importants de votre mandat
s'appliquent, au Canada, à des domaines de compétence strictement provinciale et
créent, entre les gouvernements des États fédérés et vous-mêmes, des liens réels
dont notre propre gouvernement reconnaît d'ailleurs toute la portée. Je
rappellerai, à titre d'exemple, l'existence, depuis 1961, d'un décret
ministériel (no. 2012), octroyant aux consuls de carrière établis dans le
Québec, et à titre de réciprocité, plusieurs privilèges d'ordre fiscal, tels que
l'exemption de l'impôt sur le revenu et des droits sur les successions.
Du reste, le Québec lui-même possède à l'étranger l'embryon d'un service
consulaire, grâce à ces délégués généraux qui le représentent et exercent des
fonctions souvent analogues aux vôtres. Dans deux villes Ä Londres et Paris Ä
les délégués généraux du Québec bénéficient en pratique des immunités et
privilèges que le droit et l'usage accordent habituellement aux fonctionnaires
consulaires. C'est d'ailleurs l'intention de notre gouvernement de proposer aux
États intéressés la réciprocité de traitement par rapport à celui dont
jouissent, en vertu du décret dont je vous ai parlé plus haut, les consuls de
carrière exerçant leurs fonctions dans le Québec.
Le Québec n'est pas souverain dans tous les domaines : il est membre d'une
fédération. Mais il forme, au point de vue politique, un État. Il en possède
tous les éléments : territoire, population, gouvernement autonome. Il est, en
outre, l'expression politique d'un peuple qui se distingue, à nombre d'égards,
des communautés anglophones habitant l'Amérique du Nord.
Le Québec a, sur ce continent, sa vocation propre. La plus nombreuse des
communautés francophones hors de France, le Canada français, appartient à un
univers culturel dont l'axe est en Europe et non en Amérique. De ce fait, le
Québec est plus qu'un simple État fédéré parmi d'autres. Il est l'instrument
politique d'un groupe culturel distinct et unique dans la grande Amérique du
Nord.
Depuis quelques années, la société québécoise s'est transformée à un degré qu'on
n'aurait pu, hier encore, croire possible. Grâce à un état d'esprit nouveau et à
un énergie débordante, cette société, à très grande majorité française de langue
et de culture, sait désormais que la réalisation de ses buts et de ses
aspirations propres est à sa portée.
Dans tous les domaines, le Québec fait éclater ses structures traditionnelles et
s'achemine vers un destin conforme à sa personnalité. Dans tous les secteurs de
l'activité, le Québécois s'est lancé fébrilement à l'action : il a reconnu que
le concept d'un destin particulier suppose l'existence des moyens matériels et
constitutionnels de réaliser ce destin. Cette maturation collective que connaît
la société québécoise se double d'une maturation individuelle de ses citoyens.
Le Québécois a assumé ses responsabilités et pris son sort entre ses mains.
L'économie, les ressources naturelles, l'éducation, l'organisation communautaire
et sociale ont été les principaux champs d'action du nouveau citoyen québécois.
Je rappellerai simplement, à titre de points de repère, la création des
ministères de l'Éducation, des Richesses naturelles et des Affaires culturelles,
la mise sur pied de la Société générale de financement, la nationalisation de
l'électricité, la création prochaine d'une sidérurgie, celle d'un régime
universel de retraite et d'une caisse des dépôts, qui seront bientôt une
réalité, et l'instauration de l'assurance hospitalisation, en attendant un
régime complet d'assurance maladie.
En même temps, par son énergie et son dynamisme, le Québec a fortement
transformé l'équilibre politique canadien. Depuis 1960, par exemple, de
nombreuses conférences interprovinciales ont joué un rôle important dans
l'évolution de l'équilibre des pouvoirs; elles ont fourni au Québec l'occasion
de prouver que les buts, les aspirations et les priorités qu'il s'est fixés ne
coïncident pas toujours nécessairement avec les buts, les aspirations et les
priorités d'autres régions de notre pays.
J'aimerais faire état d'un exemple qui nous touche de très près. Il y a un peu
plus d'un mois, j'ai signé à Paris, avec les représentants du gouvernement de la
République française, une entente sur des questions d'éducation. Depuis, on a
fait grand état de cette entente et de nombreux observateurs se sont montrés
étonnés de la « nouveauté » qu'elle représentait sur les plans diplomatique et
constitutionnel. En réalité, cet événement a surtout démontré la détermination
du Québec de prendre dans le monde contemporain la place qui lui revient et de
s'assurer, à l'extérieur autant qu'à l'intérieur, tous les moyens nécessaires
pour réaliser les aspirations de la société qu'il représente.
Ce bouillonnement subit du Québec, cet élan vers l'avenir, cet éveil de sa
conscience collective, des observateurs de l'extérieur l'ont appelé « révolution
tranquille ». Révolution moins tranquille qu'on ne l'a dit, révolution de
comportement surtout, et par conséquent révolution profonde et irréversible.
Cette révolution sociale devra-t-elle nécessairement se doubler d'une révolution
sur le plan constitutionnel? Il est devenu évident que le partage des tâches,
établi au cours du siècle dernier entre l'État fédéral et les États fédérés,
n'est plus toujours satisfaisant, du moins pour le Québec. Il est aussi devenu
évident que les Québécois se sentent à l'étroit à l'intérieur de cadres
constitutionnels vieux de cent ans et dont l'interprétation a souvent retardé
sur les faits.
Comme vous le savez, une commission parlementaire s'occupe actuellement à Québec
d'étudier les besoins nouveaux de notre État fédéré et elle recommandera aux
législateurs les modifications constitutionnelles jugées indispensables à
l'épanouissement de la société québécoise. Il y a déjà, à ce sujet, des points
sur lesquels l'unanimité semble se faire.
Il ne faut cependant pas croire que toute évolution soit impossible d'ici à ce
que la nature des changements constitutionnels nécessaires ait été précisée. Il
faut bien noter que la Constitution dont le Canada a été doté en 1867 et qui a
subi depuis lors maintes épreuves devant les tribunaux reconnaît aux provinces
canadiennes le statut d'États pleinement et absolument souverains dans des
domaines déterminés.
À l'appui de ma thèse, je citerai l'extrait suivant d'un jugement du Conseil
privé, porté en 1883 :
Celles-ci (les provinces) ne sont d'aucune façon les délégués du Parlement
impérial, ni n'agissent en vertu d'aucun mandat reçu de ce dernier. En décrétant
que l'Ontario ayant droit à une législature et qu'il appartenait à son assemblée
législative d'adopter des lois pour la province et pour des fins provinciales
relativement aux sujets mentionnés à l'article 92, l'Acte de l'Amérique
britannique du Nord lui conféra, non pas des pouvoirs qu'elle était sensée
exercer par délégation ou en qualité d'agent du Parlement impérial, mais une
autorité aussi complète et aussi vaste, dans les bornes prescrites par l'article
92, que le Parlement impérial, dans la plénitude de ses attributions, possédait
et pouvait conférer. Dans les limites des sujets précités, la législature locale
exerce un pouvoir souverain, et possède la même autorité que le Parlement
impérial ou le Parlement du Dominion aurait, dans les circonstances analogues...
C'est dire que l'activité débordante que manifeste l'État du Québec depuis cinq
ans dans les domaines qu'il n'avait pas jusqu'alors abordés ne doit apparaître
en aucune façon comme révolutionnaire sur le plan constitutionnel.
En fait, le Québec ne fait qu'utiliser des pouvoirs qu'il détient. J'irai
jusqu'à dire que le Québec commence seulement à utiliser pleinement les pouvoirs
qu'il détient. Ce n'est pas parce qu'il a négligé dans le passé d'utiliser ces
pouvoirs, qu'ils ont cessé d'exister. Dans tous les domaines qui sont
complètement ou partiellement de sa compétence, le Québec entend désormais jouer
un rôle direct, conforme à sa personnalité et à la mesure de ses droits.
L'action gouvernementale actuelle déroge peut-être à l'habitude, mais elle ne
déroge pas à l'ordre constitutionnel. Elle représente plutôt l'émergence d'un
état d'esprit nouveau Ä je devrais dire l'expression nouvelle d'un état d'esprit
et d'un désir de liberté qui n'ont pas cessé d'exister, à l'état latent, depuis
200 ans.
J'ai mentionné, il y a un instant, la surprise qu'a causée la signature, par la
France et le Québec, d'une entente sur l'éducation. Cette entente est tout à
fait conforme à l'ordre constitutionnel établi. Face au droit international, en
effet, le gouvernement fédéral canadien se trouve dans une position unique. S'il
possède le droit incontestable de traiter avec les puissances étrangères, la
mise en œuvre des accords qu'il pourrait conclure sur des matières de
juridiction provinciale échappe à sa compétence législative. Ainsi en a décidé,
il y a près de trente ans, un jugement du comité judiciaire du Conseil privé,
jugement qui n'a jamais été infirmé.
Au moment où le Gouvernement du Québec prend conscience de sa responsabilité
dans la réalisation du destin particulier de la société québécoise, il n'a nulle
envie d'abandonner au gouvernement fédéral le pouvoir d'appliquer les
conventions dont les objets sont de compétence provinciale. De plus, il se rend
bien compte que la situation constitutionnelle actuelle comporte quelque chose
d'absurde.
Pourquoi l'État qui met un accord à exécution serait-il incapable de le négocier
et de le signer lui-même? Une entente n'est-elle pas conclue dans le but
essentiel d'être appliquée et n'est-ce pas à ceux qui doivent la mettre en œuvre
qu'il revient d'abord d'en préciser les termes?
En ce qui concerne les compétences internationales, la Constitution canadienne
est muette. Si l'on excepte l'article 132, devenu caduc depuis le Statut de
Westminster de 1931, il n'est dit nulle part que les relations internationales
ressortissent uniquement à l'État fédéral. Ce n'est donc pas en vertu du droit
écrit, mais plutôt de pratiques répétées depuis 40 ans, que le gouvernement
central a assumé l'exclusivité des rapports avec les pays étrangers.
Il fut un temps où l'exercice exclusif par Ottawa des compétences
internationales n'était guère préjudiciable aux intérêts des États fédérés,
puisque le domaine des relations internationales était assez bien délimité.
Mais de nos jours, il n'en est plus ainsi. Les rapports interétatiques
concernent tous les aspects de la vie sociale. C'est pourquoi, dans une
fédération comme le Canada, il est maintenant nécessaire que les collectivités
membres, qui le désirent, participent activement et personnellement à
l'élaboration des conventions internationales qui les intéressent directement.
Il n'y a, je le répète, aucune raison que le droit d'appliquer une convention
internationale soit dissocié du droit de conclure cette convention. Il s'agit
des deux étapes essentielles d'une opération unique. Il n'est plus admissible
non plus que l'État fédéral puisse exercer une sorte de surveillance et de
contrôle d'opportunité sur les relations internationales du Québec.
À côté du plein exercice d'un jus tractatuum limité que réclame le Québec, il y
a également le droit de participer à l'activité de certaines organisations
internationales de caractère non politique. Un grand nombre d'organisation
interétatiques n'ont été fondées que pour permettre la solution, au moyen de
l'entraide internationale, de problèmes jugés jusqu'ici de nature purement
locale.
De plus, la multiplication des échanges de toutes sortes entre les pays a rendu
nécessaire l'intervention directe ou indirecte de l'État moderne afin de faire
de ces échanges l'un des éléments essentiels du progrès, de la compréhension et
de la paix entre les peuples. Dans plusieurs domaines, qui ont maintenant acquis
une importance internationale, le Québec veut jouer un rôle direct, conforme à
son vrai visage.
Comme celui de toutes les sociétés contemporaines, ce visage du Québec se
transforme à un rythme accéléré. Non seulement est-il impensable, mais il est
impossible d'arrêter ou de retarder cette transformation. Ce sont donc les
institutions qui devront évoluer pour correspondre au visage nouveau de notre
société.
Certains réaménagements de nos institutions sont possibles, certes, à
l'intérieur des cadres constitutionnels actuels, qui nous ont convenablement
servis dans la mesure où nous avons su les utiliser convenablement. Par contre,
d'autres nécessiteront des changements importants pour ne pas dire une révision
générale de la Constitution elle-même.
On parle actuellement du rapatriement de cette Constitution. Il est évident que
ce rapatriement ne saurait en aucune façon être un point d'arrivée, un
aboutissement recherché pour lui-même. Ce rapatriement, dans la perspective
d'une politique à long terme, constitue un point de départ, la première étape
d'un processus de modernisation dont le besoin se fait de plus en plus sentir Ä
d'une modernisation qui devra s'opérer au Canada, par des instruments
entièrement canadiens.
Le Comité parlementaire québécois de la Constitution a été saisi, depuis sa
création, de la nécessité de réviser la Constitution dans des domaines comme
celui du statut du lieutenant-gouverneur et de la Cour suprême, en matière de
droit civil et de droit constitutionnel, comme le domaine des droits
linguistiques, celui des banques et des affaires économiques, de la radio et de
la télévision, de la compétence internationale et de combien d'autres matières.
La liste des domaines où des transformations s'imposent est loin d'être arrêtée.
Au surplus, ce n'est pas seulement dans le partage des compétences qu'une
révision s'impose, c'est tout autant dans l'esprit et dans la structure de nos
institutions.
D'autre part, pendant que se poursuit le travail de recherche de formes
constitutionnelles rénovées, le peuple du Québec et son gouvernement, je le
réaffirme, sont bien déterminés à utiliser au maximum et sans arrêt les rouages
constitutionnels existants pour assurer le développement du Québec selon les
objectifs culturels et sociaux qu'il s'est fixés.
Je vous ai entretenus, messieurs, de ces problèmes, non pas, vous le devinez,
pour vous inviter à participer à leur règlement. Je vous en ai parlé pour vous
montrer toute l'importance qu'ils ont et qu'ils auront de plus en plus dans
l'évolution du pays et de l'État fédéré où vous êtes en poste. Je vous en ai
parlé surtout pour vous faire voir dans quel esprit le Québec aborde l'avenir et
comment il entend représenter et servir pleinement un peuple qui acquiert une
conscience grandissante de son identité culturelle et sociale, et qui manifeste
une volonté toujours plus ferme de poursuivre son destin particulier au sein du
monde contemporain.